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Gauche antilibérale et libéralisme : une contradiction dans les termes?

Gauche antilibérale et libéralisme : une contradiction dans les termes?


Chaque époque obéit à un principe. Succédant aux illusions marxistes sur la fin de l'Histoire et au triomphe de la démocratie de marché, le XXIème siècle est placé sous le signe d'une tension entre la visée universelle de la mondialisation et des logiques identitaires en réaction. La sempiternelle lutte entre capitalisme et communisme est devenue obsolète. Elle est déjà d'un autre temps. En France, le parti communiste a perdu même jusqu'à sa fonction tribunicienne, si bien qu'aujourd'hui, être «communiste» est devenu ringard. D'ailleurs même au sein de l'appareil du parti, le mot est presque à proscrire : on préfère parler d'une «gauche populaire et antilibérale». Voilà le cœur du propos : ce combat antilibéral, dont le PCF n'a pas le monopole, n'est pas seulement une impasse politique. Il est avant tout une impasse intellectuelle.

 

Alors que l'hostilité au libéralisme qui tend, en France, à se faire passer pour l'attitude morale par défaut et exprime une forme de bien-pensance de plus en plus répandue, et que «libéral» est aujourd'hui une insulte, il est urgent de se souvenir que les mots ont un sens. D'ailleurs, n'est-il pas étonnant de voir que dans les pays anglo-saxons, le mot liberal veuille dire «démocrate» et qu'il désigne la gauche de l'échiquier ? Chercher à salir le libéralisme ne sert ni à comprendre le monde contemporain, ni à agir sur lui. L'ennemi de la gauche antilibérale n'est pas le libéralisme, mais une forme redoutable de capitalisme, prédatrice et lourde d'instabilité. Ce n'est pas la même chose. C'est du libéralisme qu'est née cette forme pathologique de l'ultralibéralisme, personne n'en doute, mais c'est aussi du libéralisme que sont issus les meilleurs outils pour le combattre. Les attaques contre le libéralisme découlent des incertitudes qui entourent sa définition. Pour éviter les erreurs d'interprétations, les impasses politiques, il faut comprendre la pensée libérale dans sa genèse et cerner ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas.

 

Elle a d'abord été une doctrine européenne révolutionnaire au XVIIIème siècle avec Hobbes et Locke : affirmer les droits et les libertés fondamentales des individus, c'est affirmer que la libération, plus que la liberté, est au cœur du programme libéral. Libérer l'homme du despotisme religieux et de toute domination, c'était affirmer que la souveraineté politique réside dans le peuple libre et éclairé. Quand John Milton se bat pour la liberté de publier, il est libéral. La révolution française, dans sa première phase fut résolument libérale. Décidemment, le libéralisme n'en finit pas d'être révolutionnaire et populaire.

 

Contre les caricatures, il faut rappeler que l'amélioration de l'état social est une conséquence naturelle de la pensée libérale. Elle ne consiste pas à laisser aller le monde tel qu'il est sans aucune norme, pour peu que la possibilité de faire des affaires soit assurée. Des libéraux conséquents comme Raymond Aron ou John Rawls ne réduisent pas la liberté au laisser-faire, mais la comprenne comme la préservation pour chacun des conditions d'un véritable agir dont ils souhaitent la diffusion dans toute la société. Ainsi, il devient nécessaire d'agir sur la réalité sociale pour que la capacité pour chacun d'être autonome soit accrue. Il n'y a pas dans la pensée libérale de dogmatisme ni de sacralisation de la liberté du type «interdiction d'interdire», ce qui serait une conception négative de celle-ci et qui interdirait toute action de régulation de l'ordre social. Il s'agit au contraire d'une «capacité de faire» que l'Etat doit assurer pour chacun. Il existe un social-libéralisme qui ne dévoie en rien les principes fondamentaux de la pensée libérale, mais qui tient plutôt à la plasticité du concept.

 

On pourrait nous objecter que le libéralisme se décline sous deux aspects (politique et économique) et que la gauche antilibérale critique plutôt le deuxième volet. La réponse serait qu'il est impossible de scinder de façon hémiplégique le libéralisme. Qui touche l'un, touche l'autre. Smith, père fondateur du libéralisme économique a écrit que «le gouvernement civil est institué pour défendre les pauvres contre les riches». Nous voyons ici que des notions économiques (les riches, les pauvres) et politiques (le gouvernement civil) sont interdépendantes dans la pensée libérale. Pour Smith encore, le marché est même le pendant de la démocratie : il repose sur la liberté de chacun. La concurrence, à ses yeux, doit empêcher que le marché évolue vers des situations de monopole. Les antilibéraux se trompent lorsqu'ils s'égosillent à dénoncer le lien vicieux entre libéralisme et situation monopolistique d'où certains tirent grassement de nombreux avantages : ils montrent le lien entre capitalisme et monopole. Ici le libéralisme est pris pour ce qu'il n'est pas : le capitalisme. Au contraire le projet libéral s'oppose à toute forme d'intérêt dominant : Louis XVI, que les idées libérales ont tué, n'était rien d'autre qu'un monopole du pouvoir.

 

Soyons clair : il ne s'agit pas de dire que les critiques contre une forme de capitalisme lourde d'instabilités sont infondées. Pour bien des raisons elles le sont et les libéraux furent les premiers à reconnaître les limites du marché. Mais il faut réaffirmer que ces critiques se trompent quand elles incriminent directement le libéralisme et qu'elles lui prêtent des propriétés à tort. « La jungle libérale », dépourvue de toute dimension sociale et normative est par exemple une pure chimère. Même dans la pensée hayékienne, une des formes les plus poussées du libéralisme, l'ordre spontané doit précisément permettre l'émergence de normes régulant les rapports humains : qui possède quoi ? Qui fait quoi ? Hayek pense simplement que c'est le marché qui produit spontanément ces normes. Il ne les nie pas. Le retour aux textes fondateurs de la pensée libérale ne peut qu'encourager cette chasse aux fantômes et aux abus de langages. Quand à la gauche antilibérale, sans abandonner ses critiques contres les excès du capitalisme, elle pourrait reconnaître que le libéralisme est avant tout une doctrine de l'émancipation et du progrès social. Elle y gagnerait à coup sûr en crédibilité politique et en initiative intellectuelle.

 

 

Retrouvez cet article dans le numéro d'OpinionS de mars 2007


16/11/2007


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Commentaires

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Si le libéralisme n'est pas le capitalisme, alors qu'est-ce que le capitalisme? Il aurait été utile de le redéfinir...

16/04/2007 16:47:00 -

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