« Puisque nous sommes seuls, je vais vous séduire. —Vous êtes ignoble. — Bien sûr, sourit-il. Mais dans trois heures, les yeux frits comme je vous l'ai promis… »
Voilà où le roman commence, après trois cent pages d'innocentes et amères critiques sur les mœurs de la bourgeoisie et de la haute société française et suisse, sur l'inutilité et désopilante fatuité de la SDN au temps de son apogée.
Il s'agit de la véritable rencontre entre Solal, le héros riche juif suicidaire tombeur de ces dames, et Ariane, la bourgeoise somptueuse et narcissique aux attraits clinquants, rencontre qui se déroule sur cinquante cinq pages d'un monologue vibrant édictant une loi, un système quasi systématique et universel (quoiqu'à actualiser) pour trouver l'amour et parfaire la séduction dont voici le résumé en dix leçons :
Premier manège : avertis la bonne femme que tu vas la séduire. Elle reste par défi pour assister à la déconfiture du présompteux.
Deuxième manège: démolis le mari.
Troisième manège : joue-luila farce de la poésie. Fais le grand seigneur insolent, le romantique hors du social pour qu'elle déduise que tu es « de l'espèce miraculeuse des amants, le contraire d'un mari à laxatif, une promesse de vie sublime ». Joue la comédie du Don Juan, le demi-dieu d'apparence dont on camoufle les misère quotidiennes : mauvaise haleine du matin, tignasse de clown ébouriffé, waters et intestins, brosse à dent, pantoufles (cf Beigbeder à ce sujet qui adopte une conception strictement opposée de l'amour).
Quatrième manège :joue-lui la farce de l'homme fort. Le coq claironne pour qu'elle sache que c'est un dur à cuire, le « babouin » se tape la poitrine. Virilité, danger, domination, affirmation, assurance, énergie, avec du caractère, menton volontaire, costaud, coq prétentieux ayant toujours raison, ferme en ses propos, implacable. Bref pour qu'elles tombent en amour, il faut qu'elles te sentent tueur virtuel et capable de les protéger. Car la force, qu'est-ce en fin de compte que le vieux pouvoir d'assomer le copain préhistorique au coin de la forêt vierge d'il y a cent mille ans ?
Cinquième manège :sois cruel. Mais avec du tact et de la mesure. Tu le lui feras sentir que tu peux être cruel, entre deux courtoisies, par un regard trop insistant, par le fameux sourire cruel, par des ironies brusques et brèves ou par quelque insolence mineure, ou encore par un masque subitement impassible, des airs absents, une surdité soudaine. Si par malheur tu commettais la gaffe de ne plus être méchant elle ne t'en ferait pas grief mais elle commencerait à t'aimer moins. Primo parce que tu perdrais de ton charme. Secundo parce qu'elle s'embêterait avec toi, tout comme avec un mari. Tandis qu'avec un cher méchant on ne baille jamais, on le surveille pour voir s'il y a une accalmie, on se fait belle pour trouver gâce, on le regarde avec des yeux implorants, on espère que demain il sera gentil, bref on souffre, c'est intéressant.
Sixième manège : montre-toi vulnérable. Si tu veux être aimé à la perfection, tu dois en outre faire surgir en elle la maternité. Neuf dixième de gorille et un dixième d'orphelin lui font tourner la tête.
Septième manège :méprise-la d'avance. Un maître qui les tombe toutes. L'inconscient veut le mépris.
Huitième manège : fais-lui des égards et des compliments. Le conscient veut des égards. Méprise des autres, exalte et admire l'unique. Fais-lui des compliments massifs. Vaniteuses ? oui, mais surtout si peu sûres d'elles qu'elles ont besoin d'être comprises et rassurées.
Neuvième manège : joue àla sexualité indirecte. Qu'elle te sente un mâle devant une femelle. Viols si mineurs qu'elles ne pourra se rebiffer et qui d'ailleurs, les convenances étant sauves, ne lui déplairont pas : prends-lui la main lorsque personne ne regarde, vole-lui un baiser.
Dixième manège : mets-la en concurrence.
Dernier manège :fais-luiune déclaration. Emploie tous les clichés que tu voudras mais veille à la voix et à la chaleur. Choisis un pays chaud (« départ ivre vers la mer »), parle-lui de luxuriances, de soleil, bref crée en elle des associations d'idées avec rapports physiques réussis et vie de luxe.
La mascarade édicte donc des contradictions : l'homme fort mais vulnérable, méprisant mais complimenteur, respectueux mais sexuel. Et chaque manège lustre son contraire et en accroît l'attrait. La belle tombe fatalement amoureuse du seigneur et il s'ensuit cinq cent quatre vingt cinq pages d'illustration de la méthode empruntant les chicanes de la psychologie féminine et le jonglage entre l'inconscient, attachement limité à court terme par la passion qui se consume d'elle-même, et le conscient, projet décent à long terme décimé par l'ennui et le quotidien. L'amour est religieux, évince la raison et la logique de l'instinct de survie, leurs vies sont périmées sur fond d'antisémitisme et de misogynie milieu de vingtième siècle. Confondant de clichés niais du domaine de la littérature amoureuse le livre se referme, sur une note cependant fatale mais honorable, avec le regret d'avoir trempé son regard sur une intimité noircie par de l'encre à escroquerie.
D'un point de vue littéraire, ce livre est magnifique, comme le montrent les fameux monologues d'Ariane dans son bain, mais l'intrigue est fade : était-ce l'intention de Cohen ou croyait-il vraiment à la passion qu'il décrivait ? Car ce livre apparaît comme une dissection systématique des mécanismes amoureux, et en extrait ce qu'il y a de plus ridicule et niais. Beaucoup ont vu en ce livre le portrait de la plus belle passion qui soit. Mais ils se sont trompés, ou c'est nous qui nous trompons.
C'est tout simplement désespérant de cynisme - volontaire ou non.
QLTO vous a fait découvrir Belle du Seigneur Retrouver QLTO
06/06/2007
Les personnes qui ont lu cet article ont aussi lu :
Attaquer de la sorte un tel monument littéraire est intéressant. C'est également intellectuellement courageux. Devrait-on donc se prosterner devant Belle du Seigneur sous prétexcte qu'il est largement considérér comme un des dix meilleurs ouvrages de littérature francophone ? Probablement pas.
Quant à la question de savoir qui se trompe, c'est probablement vous ; et pour une raison toute simple : vous réduisez l'oeuvre à ce que vous avez voulu en lire cette fois-ci ; le manuel de la chope en société. Pourtant, Belle du Seigneur n'est pas cela. Ou pas que cela. Pour citer Beigbeder que vous semblez apprécier :
"Comme tous les grands livres, Belle du Seigneur est un réservoir inépuisable : chaque lecture vous ouvre de nouvelles dimensions. On peut le voir comme un pamphlet contre la persécution nazie, un traité de la séduction pour vieux play-boys à la Restif de la Bretonne, une critique du couple moderne et de la jalousie proustienne, la plus violente satire de la bureaucratie depuis Courteline, une éloge de l'amour par rapport à la passion bidon, une caricature de la bourgeoisie désoeuvrée et narcissique (Ariane, personnage à la fois attendrissant et ridicule)..."
je suis tout à fait d'accord avec toi: il y a plusieurs interprétations possibles, et c'est justement ça qui est un peu déroutant dans ce livre. j'ai donné la mienne, tout en supposant que je pouvais me tromper, et j'ai été volontairement sans nuance pour faire réagir; je suis contente que ça ait marché!
Ce n'est pas intéressant, c'est idiot, aberrant et faux et témoigne d'une parfaite incompréhension de la majestueuse oeuvre littéraire et trés certainement d'une grande peur de ce qu'est l'Homme dans sa réalité et décrit avec un tel talent par ALBERT COHEN. L'intrigue est tout simplement celle de la vie mais si certains ne la trouvent pas intéressante, ce n'est je crois en aucun le problème de l'auteur. Mais quelle importance saurait-on donner à de tels commentaires : une chose est certaine et évidente Albert Cohen restera, sera toujours défendu par ceux qui savent reconnaître le talent et ce qui émettent fiérement ces critiques ne sont qu'une preuve que ce que dit Albert Cohen dans Belle du Seigneur est on ne peut plus juste. Je pense qu'il vous en remercierait.
Merci deheb !! Merci de defendre ce chef d'oeuvre de la litterature amoureuse.
La psychologie des personnages est tellementt profonde, la critique si interessante, la jouissance de la vie tellement vraie, comment renier la passion de solal et ariane ?
n'est elle pas celle que nous revons tous de vivre un jour ?
Je trouve votre critique intelligente, provocatrice et non gratuite (j'adore).
Personellement, j'ai beaucoup aime le livre. Je suis d'accord avec le fait que Cohen est tres "scientifique" dans la maniere qu'il a de raconter cette passion, cependant il a reussit, et c'est la tout son talent, a faire naitre une emotion intense chez la plupart des lecteurs, malgre ce que le sujet principal a de banal, malgre le condense de critiques de societe en tout genre, malgre la lenteur du deroulement de l'histoire.
Si les personnages sont traites comme des drosophyles dans une boite de petri dont on assiste a la fin programmee, ridicules tous les deux l'une de candeur et l'autre de cynisme, se cognant a des parois invisibles pour Arianne, evidentes pour Solal, incapable de se comprendre, incapable d'amour, menes par leur hormones, ils n'en sont pas moins humains, emouvants, empetres dans le drame tant redoute ou reve qu'est la passion, Et Cohen les aime, et nous les fait aimer, ces rats de laboratoire, voila ce qui fait la beaute du roman.
Mais, ce n'est effectivement pas l'hisoire d'une "belle passion" qui est racontee dans ce livre. De toute facon, quelle passion pourrait reellement etre belle? C'est une histoire d'humains que nous sommes, qui moi, m'a touche et qui a aussi apporte de l'eau au moulin de ma reflexion personnelle sur ce que c'est ( ou pas) que l'amour.
( J'ajouterai a l'attention d'Emilie, que la passion de Solal et Arianne est loin, aux antipodes meme, de ce que je reve de vivre....)
La rubrique Livres d'Esseclive et Quand lira-t-on? vous présente régulièrement de nouvelles lectures.
Envoyez-nous vos articles ou commentaires par e-mail ! N'hésitez pas à nous contacter pour partager vos impressions sur un livre ou une BD, ou sur la rubrique en général.
Le roman de l'été
Pontoise est une ville d'art et d'histoire. Son château, sa cathédrale, son carmel, ses souterrains... De nombreux trésors peuvent y être visités.
Lars Christiansen, citoyen danois expatrié dans le Vexin français, pense avoir fait une découverte supplémentaire sur le passé de la ville: et si Pontoise, si prospère au Moyen-âge, abritait aujourd'hui encore le secret de la fortune de Nicolas Flamel, le plus célebre des alchimistes, natif de la ville?
La théorie peut sembler farfelue, mais Lars s'emploie à la démontrer. Aussi, quand celui-ci est brutalement assassiné, le commissaire de Cergy engage son enquête sur un terrain glissant, où fouiller dans l'ésotérisme du quatorzième siècle est peut-être la piste la plus sensée pour remonter jusqu'au criminel...
Attaquer de la sorte un tel monument littéraire est intéressant. C'est également intellectuellement courageux. Devrait-on donc se prosterner devant Belle du Seigneur sous prétexcte qu'il est largement considérér comme un des dix meilleurs ouvrages de littérature francophone ? Probablement pas. Quant à la question de savoir qui se trompe, c'est probablement vous ; et pour une raison toute simple : vous réduisez l'oeuvre à ce que vous avez voulu en lire cette fois-ci ; le manuel de la chope en société. Pourtant, Belle du Seigneur n'est pas cela. Ou pas que cela. Pour citer Beigbeder que vous semblez apprécier : "Comme tous les grands livres, Belle du Seigneur est un réservoir inépuisable : chaque lecture vous ouvre de nouvelles dimensions. On peut le voir comme un pamphlet contre la persécution nazie, un traité de la séduction pour vieux play-boys à la Restif de la Bretonne, une critique du couple moderne et de la jalousie proustienne, la plus violente satire de la bureaucratie depuis Courteline, une éloge de l'amour par rapport à la passion bidon, une caricature de la bourgeoisie désoeuvrée et narcissique (Ariane, personnage à la fois attendrissant et ridicule)..."
07/04/2006 11:29:00 - Skaven