QLTO vous fait redécouvrir le chef d'oeuvre de Dumas et ses deux suites: Vingt ans après, et Le Vicomte de Bragelonne.
Il paraît que chez QLTO, on est supposé ne lire que des grands classiques de la littérature française. C'est généralement faux – même les profs de lettres lisent autre chose de temps à autres – mais ça nous arrive. Aussi, après vous avoir présenté des Stephen King, du Anne Rice et même Harry Potter, je me suis dit que j'allais vous pondre un petit article sur mon classique préféré (à égalité avec Cyrano de Bergerac, mais ce n'est pas le sujet du jour).
Les trois mousquetaires
Tout le monde connaît plus ou moins l'intrigue des Trois Mousquetaires, beaucoup d'entre vous l'ont même probablement déjà lu, mais vous me pardonnerez certainement de revenir sur les grandes lignes de l'histoire: d'Artagnan, gascon fraîchement débarqué à Paris pour devenir mousquetaire, avec pour seule fortune un cheval jaune et une lettre de recommandation de son père, se fait voler celle-ci par un inconnu dans une petite ville nommée Meung. Après avoir expliqué la situation à Monsieur de Tréville, le capitaine des mousquetaires, il fait la connaissance de trois membres de sa compagnie, les célèbres Athos, Porthos et Aramis, d'une façon assez originale: il les provoque l'un après l'autre en duel pour des raisons diverses et variées. Mais ces duels n'auront pas lieu: interrompus par une escouade de gardes du Cardinal prêts à appliquer manu militari les édits interdisant le duel, les quatre hommes font front commun au nom de leur loyauté pour le roi et les massacrent joyeusement. C'est le début d'une grande amitié entre ces hommes hors du commun, dont les vies sont gouvernées par l'honneur et le service de leur roi Louis XIII, dans cet ordre. Ils déjoueront les plans du Cardinal de Richelieu qui veut discréditer la reine Anne d'Autriche aux yeux de son royal époux, et de la machiavélique Milady de Winter qui complote l'assassinat du duc de Buckingham, et y gagneront… ma foi, pas grand-chose, l'ingratitude des puissants étant ce qu'elle est.
Un petit mot sur les personnages, histoire de tordre vigoureusement le cou aux images navrantes véhiculées par la plupart des films très librement adaptés du roman.
D'Artagnan est un tout jeune homme, environ dix-huit ans au moment où commence l'histoire. Il a tout du Gascon, le béret, la mâchoire, et le caractère en acier trempé – les mauvaises langues diront qu'il est susceptible et que c'est une vraie tête de mule. Mais à cet âge-là, il est déjà une des plus fines lames du royaume (du moins il rétame l'une des plus fines lames du royaume dans les cent premières pages, ce qui revient au même). D'une nature romantique, il n'en est pas moins un parfait gentilhomme, tant dans les manières que dans le tempérament. C'est surtout un homme extrêmement intelligent, dont l'astuce le sortira, ainsi que ses amis, de nombreux mauvais pas.
Porthos, d'une taille et d'une force supérieures à la moyenne et à l'appétit légendaire, est aussi l'homme le plus gentil au monde. D'une nature simple, il ne comprend pas toujours les subtilités politiques ou amoureuses, mais il est toujours là pour aider ses amis – ne vous méprenez pas; je n'ai jamais dit qu'il était bête, simplement que les intrigues où se complait Aramis ne sont pas son domaine de prédilection. D'une franchise désarmante en ce qui concerne les choses importantes, il ne peut toutefois s'empêcher de fanfaronner sur ses conquêtes amoureuses et sa bonne fortune – procurée par une maîtresse ou une autre. Ou pas.
Aramis, quant à lui, est l'être le plus discret et subtil qui soit. "Mousquetaire par intérim", comme il le dit lui-même, il continue d'étudier la théologie pour le jour où il retournera à sa première vocation, la prêtrise. C'est un bel homme, et qui prend le plus grand soin de sa personne. Il ne fait état d'aucune aventure amoureuse, mais on se doute bien que les duchesses dont se vante Porthos ont bien plutôt fini dans son lit à lui. Malgré le fait qu'il n'ait que vingt-deux ou vingt-trois ans, il est toujours mêlé à une intrigue ou à une autre, certaines parfois liées à la royauté.
Athos, enfin, est mon petit préféré. Cet homme a tout pour lui: bien fait de sa personne (comprenez "beau gosse"), il est intelligent, cultivé, probablement issu de la noblesse quoique nul ne sache ce qu'il en est exactement, et c'est surtout l'homme le plus noble (au sens moral) qui se puisse trouver. Il doit avoir dans les vingt-sept ans au début du roman (c'est le "doyen" de nos mousquetaires, à cet âge canonique. Autant pour les films où ils ont tous l'air d'avoir cinquante ans), mais il paraît beaucoup plus mûr, et son passé dissimule un secret douloureux. Son seul "défaut" – et je ne suis pas sûre que vous le considériez comme tel – c'est que quand il commence à s'enivrer, il fait ça sérieusement. Pour vous donner un exemple qui ne manquera pas de vous rappeler des souvenirs, un jour qu'il raconte à d'Artagnan le fameux secret qui lui a fait quitter tout ce qu'il était, il "saisit au goulot la dernière bouteille qui restait [oui, parce qu'il viennent déjà d'en vider cinq], l'approcha de sa bouche et la vida d'un seul trait comme il l'eut fait d'un verre ordinaire".
Qu'est-ce que vous dites de ça, hein?
Bon, trêve de plaisanteries. Après avoir lu les Trois Mousquetaires, je vous conseille de vous attaquer à la suite, c'est à dire Vingt ans après, suivi du Vicomte de Bragelonne.
Vingt ans après
Le premier raconte comment d'Artagnan, seul parmi les quatre amis à être resté au service du roi, va retrouver ses anciens camarades pour leur demander leur aide dans une mission que lui a confié le nouveau cardinal, Mazarin. Moins classe que Richelieu, "le Mazarin" comme on l'appelle, redécouvre le talent de d'Artagnan après que celui-ci l'ait sauvé de la vindicte populaire lors de la Fronde. Il l'envoie en Angleterre pour défendre ses intérêts auprès de Cromwell. Hélas, seul Porthos l'accompagne, et l'on découvre qu'Athos et Aramis, eux, sont là pour sauver la vie de Charles Ier, que Cromwell veut faire exécuter. Vous noterez comme un léger, tout petit, minuscule conflit d'intérêt. Opposés les uns aux autres dans un pays en pleine guerre civile, et confrontés à Mordaunt – le fils de Milady, à peu près aussi recommandable que sa peu regrettée mère – ils devront renouer leur amitié malgré leurs loyautés divergentes, afin de sauver leur peau. Fort heureusement, Athos est là, et sa noblesse leur évitera plusieurs fois de se faire mutuellement des trous dedans avec leurs petites épées dans un moment d'emportement.
C'est aussi lors de ce roman que l'on apprend qu'Athos n'est rien de moins que comte, Porthos baron, et que ce cher Aramis a finalement cédé à sa vocation et s'est fait abbé. Sauf que maintenant qu'il est abbé, il se comporte davantage comme un mousquetaire que lorsqu'il en était un…
Le Vicomte de Bragelonne
Dansle Vicomte de Bragelonne, nous faisons la connaissance du fils d'Athos. Enfin, il nous dit que c'est son fils adoptif, mais d'Artagnan doit y croire environ deux minutes, et nous encore moins. Il l'a élevé tout seul, et on se doute que le jeune homme, Raoul, doit donc être un parfait gentilhomme. Il est amoureux de sa petite voisine, la jeune Louise de la Vallière, et l'on suit l'évolution de ces deux jeunes gens à la Cour de Louis XIV, l'un étant au service de Monsieur, le frère du roi, et l'autre à celui d'Henriette, son épouse, la fille de Charles Ier et une briseuse de cœurs en puissance. D'intrigues amoureuses en intrigues politiques, nos trois ex-mousquetaires et d'Artagnan (qui est désormais le seul mousquetaire parmi les quatre protagonistes, ce qui ne manque finalement pas d'ironie) évoluent dans un monde où tout n'est qu'apparence, où des destinées se font et se défont au gré des caprices du Roi-Soleil.
Bon, attention: si vous voulez réviser votre histoire de France, ce n'est peut-être pas le meilleur moyen. Dans l'ensemble c'est tout vrai, mais les dates, elles, ne coïncident que rarement avec ce qui s'est réellement produit. Toutefois, la Cour et ses intrigues sont très bien mises en scène, et l'on retrouve la légende du Masque de Fer, expliquée à la sauce Dumas, c'est rigolo. Et nettement plus élaboré que ce que vous avez dans les films. Cela dit, je veux bien avouer à contrecœur que l'Homme au Masque de Fer n'est pas trop mal, vous savez, celui avec Leonardo di Cappuccino (c'est pas comme ça qu'il s'appelle? rooooh, je croyais…), même si c'est quand même pas mal romancé. Voilà, avec ça vous avez dix tomes à lire, alors, au boulot! Franchement, ça vaut le temps qu'on y passe, et vous ne regarderez plus les films de la même façon après ça. Et puis ça change les gens qui parlent bien, qui ne se tirent pas dans les pattes (enfin, en ce qui concerne nos héros; les autres y passent leur temps), qui respectent un véritable code d'honneur et qui parlent de plein de choses fascinantes – même si à partir du moment où la Cour de Louis XIV est concernée, ça se ramène à ce que j'appellerai vulgairement des histoires de cul. Mais des histoires de cul avec de la classe, où on se dit des belles choses, où on défaille parce que le monsieur vient de faire un bisou sur la main de la madame, et où on meurt par amour pour de vrai. On ne se suicide pas, non (pas classe, pas chrétien, bref, pô bien), mais on meurt héroïquement au combat en criant le nom de celle qu'on aime. Ou encore plus classe, on se laisse mourir de chagrin.
Et à côté, on a les flux et reflux des disgrâces et des pardons royaux, des histoires de gros sous avec Colbert et Fouquet en guest-stars, et par-dessus tout la constante ingratitude des puissants envers ceux qui les ont servis loyalement toute leur vie, derniers d'une race d'hommes qui n'existe plus: les Mousquetaires de Louis XIII.
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